vendredi 18 avril 2014

ALGERIE : la portée des élections du 17 avril 2014







SAMIR AMIN
ALGERIE : la portée des élections du 17 avril 2014
Les deux expériences  de l’Algérie et de l’Egypte partagent beaucoup de caractères communs. La classe politique dirigeante dans les deux pays, qui s’était construite dans les cadres du boumediénisme et du nassérisme, était fondamentalement semblable. Leurs projets étaient identiques et méritent de ce fait d’être qualifiés de la même manière : il s’agissait de projets authentiquement nationaux et populaires (et non « populistes démagogiques ») bien que fort peu démocratiques.  Il n’est pas important qu’ils se soient l’un et l’autre auto-qualifié de « socialistes »  – ce qu’ils n’étaient pas et ne pouvaient pas être. Dans les deux expériences les réalisations ont été importantes, au point qu’elles ont véritablement transformé de fond en comble le visage de la société pour le meilleur, et non le pire. Mais aussi, dans les deux pays ces réalisations ont atteint rapidement les limites de ce qu’elles pouvaient donner et, s’enlisant dans leurs contradictions internes – identiques – se sont interdites de préparer la radicalisation et la démocratisation qu’imposait leur poursuite. Mais, au-delà de ces analogies, les différences méritent d’être signalées.
La société algérienne avait subi avec la colonisation des assauts destructifs majeurs. L’Etat et le pouvoir de l’ancienne aristocratie  précoloniale algérienne avaient été éradiqués.  La nouvelle société algérienne, issue de la reconquête de l’indépendance, n’avait plus rien en commun avec celle des époques précoloniales. Elle était devenue une société plébéienne, marquée par une très forte aspiration à l’égalité. Et la guerre de libération en Algérie avait produit, naturellement, une radicalisation sociale et idéologique. Cette aspiration à l’égalité ne se retrouve – avec la même force –  nulle part ailleurs dans le monde arabe, ni au Maghreb (pensez à la force de la tradition archaïque de respect de la monarchie au Maroc !) ni au Mashrek. En contrepoint l’Egypte moderne a été construite dès le départ (à partir de Mohamed Ali) par son aristocratie, devenue progressivement une « bourgeoisie aristocratique » (ou une « aristocratie capitaliste »), quand bien même cette nouvelle classe dirigeante avait-elle fini par accepter sa soumission à la domination impérialiste, britannique puis étatsunienne. Le nassérisme vient en  fin de la période  d’essor du mouvement d’avancée sociale et nationale, initié par la révolution de 1919, qui se radicalise en 1946. Le coup d’Etat ambigüe de 1952 vient donc en réponse à l’impasse du mouvement. De ces différences en découle une autre, d’une importance évidente, concernant l’avenir de l’Islam politique. L’Islam politique algérien (le FIS), qui avait dévoilé sa figure hideuse, a été véritablement mis en déroute par l’Armée et l’Etat, soutenus par la nation. Cela certes ne signifie pas que cette question soit définitivement dépassée
Chadli Benjedid, le successeur de Boumedienne, s’était engagé dans la voie néolibérale extrême, à la manière de « l’infitah » de Sadate et Moubarak : privatisations généralisées à toute l’économie nationale, participation des hauts officiers au pillage des biens de l’Etat, démantèlement du contrôle national du secteur pétrolier, ouverture incontrôlée aux multinationales, corruption. Mais après la défaite de la tentative du FIS d’imposer son projet de théocratie réactionnaire, simultanément soumis aux exigences du néolibéralisme, le Président Bouteflika avait amorcé une politique économique corrective, allant jusqu’à la re-nationalisation de certaines grandes entreprises. Bouteflika a également mis en déroute le projet occidental de création d’un « Sahelistan », qui aurait été constitué au détriment de l’Algérie, du Mali et du Niger. Cet « Etat », para-islamique, à l’image des Etats du Golfe, aurait confisqué la rente extraite de l’exploitation du pétrole, de l’uranium et d’autres minerais au bénéfice exclusif de ses « Emirs ». Le projet convenait parfaitement aux objectifs de la stratégie de domination des Etats Unis. Simultanément le régime a fait des concessions aux revendications démocratiques et sociales comme aux revendications des Amazighs sans pareilles ailleurs dans le monde arabe. Mais il ne s’agit encore que de corrections timides, et le peuple algérien, même lorsqu’il fait confiance aux promesses de Bouteflika, attend probablement davantage.
Pour ces raisons, et malgré le handicap de l’âge et de la santé, Bouteflika a été soutenu par la majorité des électeurs. Ceux-ci ont par ailleurs rejeté catégoriquement la tentative de l’Islam politique de faire son retour sur la scène en se présentant sous les habits neufs de la « réconciliation nationale ». Mais les électeurs n’ont pas fait ce choix dans l’enthousiasme, comme en témoigne la participation – 51% seulement contre 67% à l’élection présidentielle précédente.
Le modèle algérien avait donc donné des signes évidents d’une plus forte consistance que celui de l’Egypte, ce qui explique qu’il ait mieux résisté à sa dégradation ultérieure. De ce fait la classe dirigeante algérienne demeure composite et divisée, partagée entre les aspirations nationales encore présentes chez les uns et le ralliement soumis à la compradorisation chez les autres (parfois même ces deux composantes conflictuelles se combinent chez les mêmes personnes !). La ré-élection de Bouteflika fait gagner du temps et permet d’éviter le chaos que produiraient les conflits au sein de la classe dirigeante. En Egypte par contre, cette classe dominante est devenue intégralement, avec Sadate et Moubarak, une bourgeoisie compradore, ne nourrissant plus aucune aspiration nationale.  Des réformes économiques, politiques et sociales maîtrisées de l’intérieur semblent avoir encore leurs chances en Algérie. La question de la politisation démocratique constitue, dans tous les cas, ici, en Algérie et en Egypte, comme ailleurs dans le monde, l’axe central du défi.
Notre époque n’est pas celle d’avancées démocratiques, mais au contraire de reculs dans ce domaine. Dans les périphéries la démocratie embryonnaire, quand elle existe, toujours associée à des régressions sociales encore plus violentes que dans les centres du système, perd sa crédibilité. Ce recul de la démocratie va de pair avec la dépolitisation de la société. Car celle-ci implique l’affirmation sur la scène de citoyens capables de formuler des projets de société alternatifs, et non seulement d’envisager, par des élections sans portée, « l’alternance » (sans changement !). Le citoyen capable d’imagination créatrice disparu, l’individu dépolitisé qui lui succède est un spectateur passif de la scène politique, un consommateur modelé par le système qui se pense (à tort) individu libre. On ne sera pas étonné, dans ces conditions, de voir l’obscurantisme, déguisé en adhésion d’apparence religieuse, avancer partout, au Nord comme au Sud. Le transfert du débat, des aires de la gestion politique, économique et sociale aux domaines de la « religion », entendue comme identité majeure – en fait fausse identité, réduite au ritualisme – permet au capital des monopoles impérialistes, à ses serviteurs (l’aristocratie financière, les clergés politiques et médiatiques) et à ses alliés locaux (bourgeoisie compradore, islamistes et autres) de poursuivre leurs objectifs sans rencontrer de résistance efficace de leurs victimes. On ne sera pas étonné de voir que les revendications démocratiques et culturelles, parfaitement légitimes, puissent néanmoins être l’objet de manipulations par ces mêmes forces réactionnaires.  Mais avancer sur les chemins difficiles de la démocratisation des sociétés et de la re-politisation des peuples sont indissociables. A défaut d’avancées visibles dans ces directions le monde s’engagera, comme il l’est déjà, dans la tourmente chaotique associée à l’implosion du système. Le pire est alors à craindre.
Car les puissances occidentales craignent une évolution démocratique, nationale et populaire de l’Algérie. Aussi n’ont-elles  pas renoncé à leur projet de destruction de l’Etat et de la société par un pouvoir prétendu « islamiste » quelconque. Le soutien qu’elles apportent à son candidat battu à l’élection présidentielle du 17 avril, en constitue le témoignage. Elles n’ont pas renoncé à leur projet de démantèlement de l’Algérie, en soutenant une éventuelle sécession du Sahara algérien et de la Kabylie. Leur rhétorique  de « promotion de la démocratie et de respect des différences culturelles » est destinée à faire oublier les objectifs réels de leur stratégie.
L’histoire récente de l’Algérie et de l’Egypte illustre l’impuissance des sociétés concernées jusqu’à ce jour  à faire face au défi. L’Algérie et l’Egypte sont les deux pays du monde arabe qui sont des candidats possibles à « l’émergence ». La responsabilité majeure des classes dirigeantes et des systèmes de pouvoirs en place dans l’échec des deux pays à le devenir est certaine. Mais celle des sociétés, de leurs intellectuels, des militants des mouvements en lutte doit tout également être prise en sérieuse considération. Les uns et les autres parviendront-ils à relever le défi, ensemble et à travers leur conflit ?

The Algerian presidential election april 2014



SAMIR AMIN   april  2014
THE ALGERIAN PRESIDENTIAL ELECTION
Algeria and Egypt share much in common inherited from Boumedienne and Nasser’s time. These two similar national popular projects of industrialisation and modernisation achieved important positive social progress, but were unable to move beyond their limits and thus opened the way to reversal. Reactionary political Islam took advantage of the social disaster produced  by the submission of post Boumedienne and post Nasser regimes  to the neo liberal recipes. Yet in the two countries this sad false alternative was defeated, at least for the time being. Nevertheless there are major differences between the two countries which ought to be mentioned.
The Algerian pre-colonial society had been thoroughly disintegrated by the onslaught of the French colonisation; and the political power of its former aristocratic ruling class plainly removed. The result was that Algeria became a plebeian society whose citizens aspire to equality to an extent unknown elsewhere in the Arab countries. The Algerian liberation war further reinforced these exceptional aspirations. In this respect the historical travel of Algeria differs from other. In Egypt modernisation was constructed from the very beginning, in the time of Mohammad Ali Pacha, by the Egyptian ruling class which unwrapped into an aristocratic bourgeoisie, albeit accepting later its submission to the Imperial British and later US order.
In Algeria the “Islamic Salvation Front” revealed its criminal face throughout the civil war that it initiated by its own decision. It was defeated by the Army and the State with the support of the people. The Algerian State, under President Bouteflika, also defeated the project of establishing in the Western Sahara of a so called Islamic “State” (named “Sahelistan”)  at the expense of Algeria, Mali and Niger. This “emirate”, on the pattern of the Gulf States, would have monopolised the oil, uranium and other mineral wealth and aligned on the US pattern of globalisation.
Chadli Benjedid who succeeded to Boumedienne had proceeded along the same extreme policies as those of Sadat and Mubarak : unlimited privatisations, personal involvement of top officers in the plunder of State property, dismantlement of the national control of oil, uncontrolled opening to transnationals, corruption. The Islamic Front intended to pursue these policies, but to the exclusive benefit of its “emirs”, just like Morsi did. But in Algeria after the civil war, with Bouteflika, these policies were partly corrected with steps taken to restore State control over the economy and in particular oil, including re-nationalisations, along with concessions to the democratic and social demands and the rights of the Amazighs far more actual than elsewhere in the Arab region. Therefore no surprise that Algeria offers signs of a stronger capacity to resist imperialist global order than many other countries. The Algerian ruling class is certainly divided and ambiguous; but national aspiration is still alive among many of its leaders, in contrast with, for instance, Egypt, Morocco and Jordan, where the local bourgeoisie is entirely aligned and submitting to global imperialism. For all these reasons Algeria is a potential enemy that the West intends to destroy, if not through an Islamic regime (which was defeated), at least through the manipulation of the legitimate democratic demands, eventually the secession of the Sahara and the Kabyle region.
The election of Bouteflika is no surprise. In spite of his age and health a majority supports his plan for the recovery and certainly rejects a come-back of the Islamists. Moreover his election gives time to settle the internal conflicts among the ruling classes and avoid chaos. But the people voted with no enthusiasm; they expect more than what has been achieved. The future of Algeria remains unsettled. A consolidation of an independent policy associated with social progress, which is the condition for its success, implies, as elsewhere in today’s world, significant advances in the democratisation of the society. Whether this challenge is understood and taken up by the political forces both supporting the regime or fighting it remains uncertain.


dimanche 6 avril 2014

Rwanda : 20th anniversary of the genocide; april 2014



SAMIR AMIN
RWANDA , Twentieth anniversary of the genocide  1994-2014
Twenty years later full light has not been thrown on the shooting down of the plane of the then  President of Rwanda, Habyarimana. The event was immediately followed by the genocide of the Tutsis by Hutu militias.  Therefore two hypotheses remain to this day equally possible: 1) the plane was shot by Hutu extremists, making a pretext of the event to initiate the planed cleansing and get rid of the President who opposed it, 2) the plane was shot by Tutsis in order to provoke a massacre and get the pretext for their “liberation army” stationed in Uganda to “liberate” (or “invade”) Rwanda, even if they may have underestimated the size of the massacre of which they would be the victims.
The drama is not an ethnic war, as usually reported. Hutus and Tutsis belong to the same nation, speak the same language. Hutu is the name given to the majority (85%) of peasants submitted to the power of an aristocracy, called Tutsi, who being free from agricultural labour, are the owners of a numerous cattle and devote their time to administer the country. A system similar to the Hindu caste, without being as extreme: intermarriages  are permitted. The Germans ruled the colony until 1919 through a compromise leaving to the aristocracy its economic privileges and giving to their choice an explanation according to which the Tutsis were a “superior race”. The national liberation movement was, for that reason, confused. As elsewhere the local privileged classes (here the Tutsis) joined the demand for independence, hoping to maintain their positions, while many Hutu leaders combined independence with social demands aiming at removing the privileges of the Tutsis. In Burundi a compromise was reached between those two views, not in Rwanda where the Hutus captured wholly the power. As a result number of Tutsi leaders emigrated to Uganda and organised in exile an “army” with the support of Uganda and the US.
France, Belgium and US are involved in the region and therefore share responsibility in the drama. In particular France and Belgium who supported the “Hutu” regime of Kigali, and certainly could not ignore that the extremists in the regime were planning a genocide. Nonetheless replacing a government of the majority by a quasi restoration of a power system ignoring it is not viable. According to the Arusha agreement elections should be held, whose results would certainly compel the regime to at least serious concessions to the Hutu vast majority. Kagame does not accept it; his military dictatorship must continue, supported by Washington. The Western powers  are  interested not in the doubtful riches of Rwanda, but in the immense mineral resources of the Eastern part of the neighbouring Congo, in particular rare minerals. The modernised army of Kagame, fully devoted from the very start to its US masters, is to that effect useful tool : it does not only control Rwanda, it operates in Congo with the pretext of chasing the remnants of the Hutu Rwanda former army, it even had the arrogant ambition of controlling Kinshasa, until Kabila abandoned their previous military support and started reconquering the Eastern provinces of Congo. There have been times of tension between US, France and Belgium, until seemingly the Europeans accepted the US command in the region. But that submission might be questioned.  African countries, Uganda first -the major ally of Washington in the region -South Africa, Zimbabwe, Angola, are supporting one or the other partner, i.e. Kagame or Kabila.
The case of Rwanda is indeed dramatic. There are no signs for the whole region moving out from continuous wars and chaos, allowing imperialist permanent interference and plunder of its resources. The only admissible solution would be diluting the violent inheritance of Rwanda through the building of a kind of loose “confederation” of the Great Lakes region, incorporating Rwanda, Burundi, Tanzania, Uganda and the Congo (there are Hutu/Tutsi minorities in all these countries), pursuing a common sovereign project as distant as possible from the Western powers. An immense task for the popular and democratic forces in the region.